Problèmes politiques de l’ironie

avec Laélia VÉRON
publiée le
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animée par Manuel CERVERA-MARZAL

J’aime l’ironie. J’aime les personnages qui en usent, comme Kate et Hal Wyler dans la série La diplomate, comme le commandant Lawrence dans La servante écarlate, comme Nathan Zuckerman le narrateur et alter-ego littéraire des romans de Philipp Roth. Au quotidien, j’en fais d’ailleurs un usage gourmand, abusif probablement, qui me joue parfois des tours, quand mon interlocuteur ne comprend pas que je blague en parlant des « féminazies », ou que je pratique le retournement du stigmate en me qualifiant d’« islamo-gauchiste ».

Pratiquer l’ironie n’est pas chose facile. On n’a jamais la certitude d’être compris. Le malentendu accompagne l’ironie comme son ombre. Quand j’énonce, sourire en coin, un propos auquel je n’adhère pas, que je véhicule pour le discréditer, je fais le pari que mes interlocuteurs, mon public, partagent avec moi des références implicites, des valeurs communes. L’ironie suppose une connivence, qu’elle cherche d’ailleurs à renforcer. Mais elle peut rater son effet, comme elle peut rater sa cible ; par exemple quand on me prend au sérieux alors que je faisais du second degré. Et là, c’est le drame. Ou le malaise.

J’aime aussi l’ironie pour l’image qu’elle façonne (l’ironie est une marque d’intelligence, un trait d’esprit qui atteste un certain raffinement de son auteur). Et pour le tri qu’elle opère. Entre ceux qui saisissent l’ironie, et ceux qui passent à côté. Entre les rieurs et les pédants. Entre les esprits libres et les rabat-joies.

Mais je n’avais jamais vu que l’ironie avait des implications politiques. Qu’elle avait une dimension politique. Qu’elle pouvait poser des problèmes politiques. Quand j’ai appris que la linguiste Laélia Véron, avec son co-auteur le philosophe Guillaume Fondu, allait publier à la Découverte un ouvrage (T’es sérieuse ?) dont le sous-titre est Problèmes politiques de l’ironie, j’ai été non seulement intrigué, mais déboussolé : « comment ça, l’ironie est politique ?! » Elle n’était pour moi, comme je l’ai dit, qu’un simple jeu, une friandise qui introduit une note sucrée dans la fadeur du quotidien, un joket pour pimenter les conversations ennuyeuses. Elle n’avait, pour moi, aucune prétention politique.

Je me suis donc jeté sur ce livre. Un continent s’est ouvert à moi. Avec des interrogations en pagaille : Le goût pour l’ironie est-il un goût social, réservé à une fraction de lettrés et de privilégiés ? Qui peut ironiser, et contre qui ? L’ironie est-elle une méthode pédagogique, comme le voulait Socrate et comme le revendique désormais Guillaume Meurice ? Permet de créer et d’entretenir un lien communautaire ? Au risque de figer les frontières de la communauté et de la faire basculer dans un entre-soi aux effets excluants ? L’ironie est-elle une arme de domination ou une arme contre les dominations ? Elle permet de critiquer le présent, mais permet-elle d’imaginer un avenir ?

A ces questions, mon invitée apporte des réponses nuancées, sur la base de nombreux exemples tirés de l’actualité, de l’humour politique, de la littérature et de la philosophie. Il en résulte un propos aussi dense que passionnant. Qui m’a amené à revisiter en profondeur mon propre rapport à l’ironie, tel que décrit au début de ce texte. Il en ira peut-être de même pour vous.

Bon visionnage !

Manuel CERVERA-MARZAL

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Durée 55 min.

2 réponses à “Problèmes politiques de l’ironie”

  1. Anne-Sophie Lanier

    Un entretien un peu décevant d‘auto-critique un tantinet hypocrite. Je ne me suis jamais perçue comme militante parce que je ris aux blagues des humoristes. Nous expliquer que quand même il faut du sérieux dans la vie, alors qu’elle même participe à des émissions humoristiques, c‘est nous prendre pour des enfants.

  2. J. Grau

    Bonjour et merci pour cet entretien intéressant. Pour répondre à Anne-Sophie Lanier, je n’ai pas du tout trouvé hypocrite le propos de Laélia Véron. Elle ne dit pas que l’ironie, c’est mal. Elle dit même qu’une certaine forme d’ironie peut faire du bien, et que c’est entre autres pour ça qu’elle participe à une émission d’humour. Mais elle dit aussi qu’il ne faut pas trop attendre de cette ironie (même de gauche), et qu’il peut y avoir un danger à avoir une attitude ironique en permanence, ou à exiger des militants qu’ils soient ironique. D’ailleurs, pour en revenir à l’émission animée par G. Meurice, L. Véron rappelle que c’est un mélange de sérieux et d’humour, et que la parole des invité-e-s n’est pas là pour faire rire, en général. Bref, le propos de L. Véron est subtil, mais je le trouve cohérent.

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