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Médiarchie

Dans le Texte

Yves Citton

Qui d'entre nous n'a pas éprouvé ça : le sentiment de notre impuissance devant l'inéluctable déroulé de l'histoire ? Depuis des années nous voyons par endroits le monde se disloquer, nous voyons partout les cyniques pérorer, les menteurs être élus et les pires recettes reconduites. Nous crions que nous ne sommes pas d'accord, nous prenons le mégaphone pour faire entendre nos colères, créons des médias alternatifs pour diffuser notre critique - et notre défaite poursuit son invariable chemin triste, comme si tout ça s'écrivait de toute façon sans nous. Le monde inlassablement s'offre à nous comme un spectacle funeste, sans que jamais nous ne parvenions à le saisir comme terrain d'action ou comme matière à transformation.

Cette impuissance, Yves Citton la relie à notre méconnaissance de la "médiarchie". La médiarchie : le mot fait entendre le "pouvoir" des "médias", mais la médiarchie, c'est bien plus que l'omnipotence des mass-média : la médiarchie c'est un régime d'expérience et de pouvoir par lequel non seulement les medias nous gouvernent, mais nous constituent, à la fois individuellement et collectivement - poussé à son dernier degré, ce régime de pouvoir et d'expérience tend à fantômiser à la fois le monde, et nos subjectivités, nous menaçant de devenir les zombies de notre époque... Car nos médias ne sont pas seulement des "outils" d'information ; ils conforment nos manières de voir, de sentir et de juger, ils structurent de l'intérieur notre affectabilité et notre agentivité (nos capacités respectives à être affectés et à être affectants - agissants) et nous empêchent, au fond, de les penser eux-mêmes, puisqu'ils pensent en nous.

Avec ce livre, Yves Citton nous invite donc à ouvrir les yeux sur ceci que les medias nous font - étant entendu qu'ils ne nous font pas seulement quelque chose ; ils nous font. Point. Nous sommes ce qu'ils font de nous. Une fois ceci posé, on comprendra que l'auteur soit estomaqué que les formations politiques progressistes n'aient pas toutes mis en préambule catégorique de leur programme d'action la refonte globale de la médiarchie ; c'est-à-dire pas juste quelques réformes cosmétiques, mais une métamorphose structurelle du système - laquelle est un préalable inconditionnel à toute entreprise de transformation du monde.

Mais ne l'ont-elles pas déjà fait, d'ailleurs ? On songe ici bien sûr au projet du Média, formé dans l'environnement immédiat de la France Insoumise, avec comme objectif déclaré l'élaboration d'un mass media portant un discours alternatif sur le monde, susceptible de devenir un puissant levier d'opinion, d'action et de transformation des choses... Qu'en pense-t-il, Yves Citton, de ce projet ? Et faut-il nécessairement viser "les masses" - au risque de subir les effets émollients d'une centralisation du discours ? Les médias alternatifs de moindre envergure, où des analyses plus radicales peuvent se faire entendre, ne contribuent-ils pas eux aussi à la transformation profonde des subjectivités qui forment ce monde à transformer ? Certes, répond Citton : ces médias alternatifs sont essentiels (il en anime un lui-même, en tant que co-directeur de la revue Multitudes) et produisent un indispensable travail de longue haleine. Mais voilà : on n'a plus le temps d'attendre. Tout s'accélère, et d'abord la catastrophe, et donc : ça urge. Et c'est cette urgence, sans doute, qui lui a fait prendre la plume pour écrire Médiarchie, et qui donne à sa parole une vivacité ultra-stimulante, et, vous le verrez, particulièrement communicative.

 

Dans le Texte , émission publiée le 21/10/2017
Durée de l'émission : 75 minutes

Regardez un extrait de l'émission

Commentaires

13 commentaires postés

@delphine b : si c'est une émission sur l'urgence écologique et la question de sa prise de conscience, je ne saurais trop vous recommander de visionner celle que j'ai faite avec Pablo Servigne : http://www.hors-serie.net/Dans-le-Texte/2017-01-21/L-effondrement-qui-vient-id211...
Pablo vient d'ailleurs de sortir un nouvel ouvrage qui me tente bien, mais ça freine un peu autour de moi pour une nouvelle invitation ("parce qu'on l'a déjà reçu il n'y a pas si longtemps"...).
Et sinon, en passant : "si on veut pouvoir accélérer la prise de conscience, il faudrait pouvoir comprendre ce qui l'a vraiment empêchéE" (on accorde avec le COD lorsqu'il précède l'auxiliaire avoir ; je ne me permets de vous le signaler que parce que vous aviez l'air d'avoir envie de retrouver la règle :-).

Par Judith, le 02/11/2017 à 19h38

tres intéressant comme d'habitude et c'est vrai l'idée de penser les medias comme un ajout de "plis" est éclairante...mais dernièrement je me pose la question de comment il se fait que tous les intellectuels qui ont conscience du problème écologique ne se concentrent pas a essayer de comprendre comment le problème écologique n'est pas devenu le centre des milieux intellectuels des 40 dernières années, sachant (je crois bien avoir entendu) que le rapport Meadows a été publie a 6 millions d'exemplaires! Il me semble que si on veut pouvoir accélérer la prise de conscience, il faudrait pouvoir comprendre ce qui l'a vraiment empêche (je ne me souviens plus si j'accorde le verbe ou non et je n'ai pas envie de faire de recherche)? Pourrait-on avoir une emission la dessus, svp, c'est urgent.

Par delphine b, le 31/10/2017 à 21h15

Intéressant, vraiment!
Mais sur "l'allergie à Mélenchon" chez l'intello je me demande s'il y a pas juste une question bien minable, bien "mondaine", de placement de son bon goût pour confirmer socialement sa bonne place d'intello de gauche à qui on la fait pas : il sera bien entendu qu'entre "nous" (universitaires, écrivains...), il n'est pas question d'aimer le style Mélenchon, sinon gare à la faute de goût (ce qui dans ce milieu équivaut à une condamnation profonde.
Je me dis ça parce que c'est pas la première fois que j'entends ça et qu'on dirait bien un bon gros lieu commun de la classe intello, un ticket d'entrée minimal dans l'entre soi : 'faut tortiller un peu du cul devant Mélenchon avant de lui reconnaitre ses 20% malgré tout en tordant le nez délicat!

Mais bon, c'est pas central au débat, beaucoup plus vaste.

Par GaM, le 29/10/2017 à 17h39

@Maryse : sur le dernier point que vous soulevez : l'offre récente de la Presse Libre... S'il faut l'interpréter comme réaction face au risque de captation des ressources financières par Le Média, il convient d'apporter cette précision : La Presse Libre existe depuis plus d'un an maintenant, et la seule chose qui a changé, c'est que Médiapart - que nous invitions à rejoindre LPL depuis le début - vient enfin de s'y associer techniquement. Par peur de voir ses ressources menacées par Le Média ? C'est peu crédible : l'offre de Médiapart est vraiment très différente, essentiellement consacrée à l'écrit, et par ailleurs, la décision de Médiapart de rejoindre LPL est très antérieure à l'annonce de la création du Média : il a fallu plusieurs mois de programmation pour pouvoir coordonner les opérations de paiement entre les différentes interfaces. L'offre actuelle de LPL est donc surtout l'occasion d'informer sur le nouveau bouquet disponible, incluant Médiapart - et informant tous ses abonnés (hyper nombreux !) - de l'existence des autres sites indépendants disponibles dans le bouquet. Rien à voir avec le Média, donc. Mais excellente nouvelle pour Hors-Série, désormais associés à de très gros vaisseaux susceptibles de lui assurer de la visibilité et de l'affluence...

Par Judith, le 28/10/2017 à 11h53

Ce débat m'a beaucoup fatigué ! Le débit de l'interlocuteur ne permet pas de réfléchir aux idées et Judith qui était sur le même rythme, pffff. Et puis son "aversion" (à ce monsieur) pour M. Mélenchon sans même connaître les propositions de ce dernier sur l'organisation des médias, une fois le pouvoir de le faire, tout ça, tout ça. Et les zombis, les zombis, et la zombisation...... ah ah ah, ça me fatigue.

Par Annie HUET, le 27/10/2017 à 00h48

Merci Judith pour votre réponse. Je partage votre analyse politique sur le programme de la FI en ce qu'il ne s'attaque pas suffisamment au coeur du problème, à savoir le capitalisme. Je partage également les réserves critiques que vous formulez si le media se donne pour objet d'être le porte-voix de la FI, comme les indices et déclarations de ses actuels coordinateurs peuvent vous le laisser penser, et je vous fais assez confiance pour ne pas en douter.
Quelques remarques cependant.
1/ je ne vous suis pas sur l'idée qu'un media de masse gommerait nécessairement toute subversion ou aspérité. On peut très bien diffuser idées subversives, qui ne seraient vraisemblablement pas partagées par la majorité des spectateurs (majorité en désaccord, qui changerait aussi selon le point de vue diffusé) mais qui se retrouvera sur le besoin et l'envie de débattre, discuter, comparer, confronter, etc.
2/ En y repensant, l'objet principal de mon commentaire est la crainte des oppositions stériles entre "nous", sur le thème: je suis plus "pur", plus "radical", plus dans le vrai que vous, etc. Alors que l'on partage tellement d'analyses (ce que Citton a d'ailleurs également très bien formulé). Agissons ensemble (je ne m'adresse plus à vous Judith, mais à tous ceux qui inspirent ma crainte...). Ce processus "actif" nous changera, et créera plus surement des convergences d'idées (et de nouvelles divergences!) que les exigences préalables en certificats de pureté!
3/Il me semble que la possible captation partielle des ressources financières que peut opérer le nouveau media joue un rôle dans les réactions à l'annonce de sa création. Est-ce comme cela qu'il faut comprendre l'offre récente de la Presse Libre?

Par Maryse Vidal, le 26/10/2017 à 18h54

Bonjour Maryse, c'est amusant que vous croyiez ressentir (sans les "entendre") "des réserves implicites", voire de la "frustration" de ma part vis-à-vis de la FI. Voilà pour le moins des interprétations bien projectives ! J'ai vis-à-vis de la FI à la fois beaucoup de curiosité et de vigilance critique : en tant que "friotiste", comme vous, j'estime que le projet de la FI n'est tout simplement pas assez anti-capitaliste. C'est une analyse politique, pas une frustration personnelle. Et en tant que professionnelle d'un média indépendant, j'ai vis à vis du projet du Média beaucoup de curiosité, et bien sûr aussi des réserves critiques (et pour le coup, elles ne sont pas implicites : je les ai exprimées ici et là sur les réseaux sociaux, où nous ne nous fréquentons peut-être pas, aussi je vous les reformule ici). Pour le Média, donc : on attend de voir, bien sûr. Ma préoccupation du moment porte sur plusieurs aspects : je m'inquiète un peu de l'opacité et du déni entretenus autour de la nature réelle du projet. A l'évidence, c'est un média qui s'appuie - à l'heure actuelle - sur les réseaux et les ressources de la France Insoumise (ce qui n'a rien de répréhensible en soi). Mais alors pourquoi ne pas l'assumer ? La manière dont Sophia Chikirou s'évertue à clamer partout que "non, ce n'est pas le média de Mélenchon" (sachant qu'elle-même est la chargée de communication de Mélenchon), en se targuant d'avoir obtenu les signatures d'un Poutou ou d'une Filipetti pour prouver que, décidément, "ce n'est pas le média de la France Insoumise", me paraît relever d'une stratégie de communication un peu trop déclamatoire pour être transparente. Le déni sur les médias alternatifs qui ont préparé la voie à ce type de projet est également préoccupant : Rossigneux affirmant que sur ce créneau (humaniste, progressiste, féministe, antiraciste, écologiste), il n'y a "rien" (aucun média) - avant de rectifier "il n'y a rien d'audiovisuel" (c'est toujours aussi faux) révèle des formes d'ignorance (dans les deux sens du terme) assez préjudiciables à la qualité de leur projet. Il n'y a certes pas de média DE MASSE. Mais alors c'est un autre type de préoccupation qui me vient : vouloir à tout prix devenir un média de masse, c'est courir le risque d'en rabattre beaucoup sur la puissance subversive des discours qu'on pourra porter... Il est bien de vouloir massifier son audience ; mais si c'est au prix d'y perdre toute puissance critique, il n'est pas certain qu'une alternative sérieuse pourra s'y élaborer. Et l'on retombe sur l'analyse politique de départ : tout ceci (la FI comme le Média) risque d'être assez inoffensif, si l'un et l'autre s'en tiennent à des protestations cosmétiques sans s'attaquer au nerf - le capitalisme.

Par Judith, le 25/10/2017 à 11h26 ( modifié le 26/10/2017 à 12h16 )

Bonjour Judith!
Un commentaire général sur vos questions, lorsqu'elles sont relatives à a France Insoumise. Ce commentaire m'a été inspiré par la séquence sur le nouveau media en création, mais il est plus général. On ressent (plus qu'on entend) beaucoup de réserves implicites, de frustration ou de critiques à l'égard de la FI. Aucun problème sur le fait d'avoir une posture critique, bien entendu. Mais moi qui vous suis et vous apprécie depuis longtemps, j'ai un sentiment de malaise grandissant, celui du non-dit... Si j'ai raison, pourriez-vous nous dire ce qui vous gène? En tant que "Friotiste", je trouve que la FI ne va pas assez loin pour espérer vaincre le capitalisme, mais la proposition de la FI est tellement nouvelle et radicale dans le champs politique qu'il me semble qu'il faut lancer toutes nos forces dans ce mouvement, tout en étant explicite sur ce qui nous va pas...
Bien à vous!

Par Maryse Vidal, le 24/10/2017 à 12h07

passionnant ! merci.

Par morvandiaux, le 21/10/2017 à 19h56

@Fred Bechegan. Oui on y avait pensé. On pourrait effectivement se repencher sur cette idée. Par ailleurs, j'en profite pour dire que Dans le Mythe revient en janvier et de manière beaucoup plus régulière avec une nouvelle animatrice pour cette émission.

Par Raphaël, le 21/10/2017 à 18h03 ( modifié le 21/10/2017 à 18h05 )

un Dans le Mythe sur les zombies ?

Par fred bechegan, le 21/10/2017 à 17h47 ( modifié le 21/10/2017 à 17h54 )

super émission, on aimerait poursuivre avec le même invité sur d'autres sujets qu'il a travaillés. merci à vous deux.

Par Astrée, le 21/10/2017 à 16h08

savoureux et lumineux

Par gildas gressant, le 21/10/2017 à 14h12