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La nature est un champ de bataille

En accès libre

Razmig Keucheyan

Pour se faire une idée du "champ de bataille" qu'est la nature, et plus généralement la question écolo, on peut convoquer le souvenir de la journée du 29 novembre à Paris : tandis que s'ouvrait la COP21 d'un côté (celui du Bourget), où les dominants du monde s'assemblaient à grands renforts de sponsors prompts au green washing, pour définir les termes d'un accord qui serait fatalement insuffisant pour lutter contre le réchauffement climatique, de l'autre côté (celui de place de la République) les gens ordinaires bravaient l'état d'urgence et l'interdiction de manifester pour faire entendre des aspirations autrement exigeantes - et se retrouvaient bientôt gardés à vue à ciel ouvert par centaines, au poste toute la nuit pour des dizaines d'autres. On n'était donc pas tout à fait d'accord, d'un bout à l'autre du spectre des classes sociales, sur les enjeux, les urgences et la méthode pour sortir du désastre climatique où la planète a commencé à sombrer. De ce désaccord, il n'y a que les illuminés convaincus que l'écologie n'est "ni de droite ni de gauche" pour s'étonner.

Les autres savent que la nature est un âpre champ de bataille, où les classes sociales s'affrontent comme ailleurs, pour la bonne raison qu'elles n'y ont pas du tout les mêmes intérêts. Les désastres environnementaux peuvent donner l'impression qu'il frappent aveuglément (c'est vrai) ; il n'en est pas moins vrai qu'il y a ceux qui trinquent (les classes dominées, et parmi elles les plus pauvres, et souvent les plus racisés : c'est chez eux qu'on enfouit les déchets toxiques, par exemple), et ceux qui profitent. Le côté qui profite est bien sûr celui du capitalisme. Car s'il est exposé au péril de sa propre destruction lorsqu'il aura épuisé toutes les ressources qu'il a déjà copieusement exploitées, sa spectaculaire résilience l'a déjà conduit à tirer de juteux revenus du risque environnemental : sur les marchés de titres circulent depuis des années des "dérivés climatiques" et autres "obligations catastrophes" qui offrent aux investisseurs de très rentables opportunités spéculatives. L'incurie de la puissance publique, soigneusement organisée par la doctrine néolibérale qui a conduit l'Etat à confier aux marchés les responsabilités auxquelles il préférait renoncer, a ainsi ouvert au capital un vaste terrain de jeu, et a fait de la crise écologique une formidable opportunité financière. 

Aussi faut-il aborder l'écologie en marxiste ; c'est la tâche à laquelle se livre Razmig Keucheyan dans son livre La nature est un champ de bataille. Cet essai d'écologie politique documente avec un soin méthodique trois aspects de ce champ de bataille : l'inégalité sociale devant le risque environnemental, la financiarisation de la nature, et la militarisation de l'écologie. Militarisation, oui ; cela peut surprendre, mais parmi les sources de ce sociologue de gauche, la littérature militaire figure en très bonne place. C'est que les armées, amenées à anticiper le long terme, ont une intelligence du futur et une culture de la stratégie qui devraient inspirer les penseurs de la gauche critique... Voilà près d'un siècle que ces penseurs ne lisent plus la théorie militaire - le dernier en date étant Lénine, qui avait lu Clausewitz et y avait puisé de décisives orientations. Ramzig Keucheyan vient ici rouvrir une source de réflexion que les théoriciens contemporains seraient avisés d'explorer à sa suite, s'ils veulent élaborer des propositions susceptibles de bâtir un autre avenir que celui que nous prépare le capital... Cet autre avenir, selon Keucheyan, passe par une exigence démocratique considérablement accrue : c'est aux citoyens de s'emparer de la problématique environnementale, à tous les niveaux où le pouvoir doit leur être rendu. Et voici comment cet entretien, qui s'ouvrait sur la question écologique, s'achève sur la question démocratique: l'écologie, on ne le répétera jamais assez, est d'abord un problème politique. 

P.S : L'entretien n'a pu être tourné aux Bobines : le ciné-restau, qui a grâcieusement accueilli nos tournages pendant plus d'un an, ferme définitivement. Que Natalie Hautecouverture, sa formidable patronne, soit infiniment remerciée pour sa générosité et sa disponibilité. Puisse-t-elle voguer vers de nouvelles aventures pleines de joie et de succès ! Quant à nous, nous allons nous aménager un décor dans les studios d'Arrêt sur images, où nous réaliserons nos entretiens à partir du mois de janvier. 

En accès libre , émission publiée le 19/12/2015
Durée de l'émission : 73 minutes

Regardez un extrait de l'émission