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Verdict social, verdict sexuel

Dans le Texte

Didier Eribon

CETTE ÉMISSION A ÉTÉ SUPPRIMÉE LE 6 JUILLET 2016, À LA DEMANDE DE DIDER ERIBON.

Plus d'un an après son passage à Hors-Série, notre invité a demandé la suppression de son entretien Dans le texte. Ses arguments sont pour le moins évasifs : nos "choix" seraient "de plus en plus douteux", il ne veut pas "figurer plus longtemps dans un tel cadre", où il lui faut voisiner avec des "idéologues fascistes" et des "flics de la pensée". Nous avons bien sûr tenté d'y voir plus clair et lui avons proposé d'en parler de vive voix, aussi cordialement que possible ; il a refusé cet échange, et s'en est tenu à cette humeur laconique : "votre site me dégoûte".

La chronologie de ce soudain accès de dégoût est la seule à pouvoir nous fournir des hypothèses sur ses causes profondes : la demande d'Eribon nous est parvenue quelques minutes après l'envoi de la newsletter annonçant la venue prochaine d'Arnaud Saint-Martin et Jérôme Lamy, sociologues universitaires s'employant à dénoncer les impostures scientifiques, et prenant Geoffroy de Lagasnerie pour cible régulière de leurs attaques - lequel Geoffroy de Lagasnerie est un proche de Didier Eribon. Voilà sans doute pour les "flics de la pensée". Autre élément chronologique à prendre en compte : cette demande de suppression fait suite à notre entretien Dans le texte avec Christian Laval, co-auteur avec Pierre Dardot d'une série d'ouvrages dont Eribon a relevé des citations qu'il juge, sur sa page Facebook, "réactionnaires et fascistoïdes". Voilà pour les "idéologues fascistes".

Après délibération dans l'équipe, nous avons décidé de supprimer cet entretien, conformément à la demande de l'invité ; il menace de lancer sinon une bataille juridique qui nous ferait perdre beaucoup de temps et d'énergie, lesquels nous paraissent bien mieux employés à tenter de vous fournir des émissions de qualité avec des personnes de qualité. Que nos invités se trouvent, tôt ou tard, à voisiner dans le site avec des personnalités qui leur inspirent des sentiments hostiles, c'est fatal : notre positionnement, au coeur d'une critique exigeante, nous amène à fréquenter des interlocuteurs qui se livrent parfois les uns aux autres des batailles théoriques homériques. C'est aussi la longue histoire de la gauche radicale, qui pratique avec une spectaculaire constance le fameux "terrorisme inter-groupusculaire"... On peut s'en amuser, le regretter, éventuellement s'employer à encourager la reprise du dialogue diplomatique entre les différentes chapelles ; mais contre les affects, on ne peut rien, sinon les faire connaître et tâcher de les comprendre - en déplorant, tout de même, qu'ils ne s'expriment de manière aussi impérieuse que dans le cadre d'un "petit" media comme le nôtre, tandis qu'on laisse les "grands" accueillir les vents contraires sans jamais broncher.

Nous reproduisons ici le texte qui accompagnait l'entretien vidéo :

Didier Eribon est sociologue, philosophe, écrivain aussi ; son passionnant texte Retour à Reims, paru en 2009, a constitué une oeuvre-clef de sa bibliographie, une "autosociobiographie" où le récit intime vient alimenter et reconfigurer l'élaboration théorique. Il y interroge sa condition de "dominé" sur le plan social (il a grandi dans un milieu ouvrier qui ne le destinait pas à une carrière intellectuelle) et de "minoritaire" sur le plan sexuel - son récit évoque son parcours d'homosexuel, et la façon dont cette identité lui a peut-être permis d'échapper au verdict social... Au coeur de son importante oeuvre théorique, dans laquelle figurent notamment Réflexions sur la question gay (1999), Une morale du minoritaire (2001), D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française (2007), cette sorte de confession réflexive fonctionne comme le coeur du réacteur, le noyau à partir duquel elle peut se lire dans son ensemble comme une immense entreprise de révolte contre la honte, et un opiniâtre travail de déconstruction des figures de la domination. Ce qui se livre ici est une vie de lutte (contre soi autant que contre les verdicts qui nous assignent dès avant notre naissance), une écriture de combat, un écrivain en guerre... Je me suis donc saisie du prétexte d'une récente publication (il vient de confier aux PUF un court texte, Théories de la littérature), pour revenir avec lui sur ce texte décisif de 2009. Et tandis que je redoutais de me retrouver confrontée à une véhémence indomptable, rétive au dialogue - ses textes sont d'une intraitable intransigeance, ses positions publiques souvent belliqueuses - j'ai rencontré la douceur désarmante d'un auteur qui n'a jamais oublié ce qu'être "dominé" veut dire... 

 

Dans le Texte , émission publiée le 18/04/2015
Durée de l'émission : 86 minutes

Regardez un extrait de l'émission

Commentaires

17 commentaires postés

En apprenant que le site avait retiré la vidéo sans plus de pression qu'une vague menace de procès, j'avoue avoir été un peu en colère ; ce n'est pas le tout que de produire du contenu rarement vu ailleurs, il faut aussi se battre un minimum pour le diffuser.

Puis j'ai réalisé qu'en formulant une telle demande, ce type se discrédite en fait lui même. Mais je détesterai voir cette situation se reproduire donc ma question pour vous est la suivante : avez vous pris des mesures pour éviter que cela se reproduise et si oui lesquelles ?

Par Daniel Ristic, le 30/09/2016 à 08h52

c'est insupportable cette demande de retrait, cette interdiction, cette censure. Il faudrait dorénavant faire signer à chaque invité-e un engagement, c'est trop facile sinon, personne n'est d'accord en ce monde et on sera toujours opposé-e à d'autre, c'est justement l'intérêt de la confrontation... tous mes encouragements à vous

Par gomine, le 09/07/2016 à 11h25

@Lionel Goutelle : merci pour votre très précieuse piste. N'hésitez pas à nous tenir informés de la sortie effective du bouquin de Sandrine Garcia (je ne connaissais pas) !

Par Judith, le 02/05/2015 à 13h43

A titre d'info vitale: Didier Eribon dit qu'il n'a pas la solution à la question stratégique "comment rendre plus démocratique l'enseignement français". Sait-il, et savez vous, qu'il existe une sociologue femme qui n'a pas hésité à mettre les mains dans le cambouis si j'ose dire pour à la fois faire l'historique des (mauvaises au vu des résultats) méthodes pédagogiques (par exemple sur l'apprentissage de la lecture) pratiquées en France, mais aussi pour "passer à l'acte" et mettre au point à contrario (car la critique est aisée mais l'art est difficile) une pédagogie rationnelle dont le but explicite est d'atteindre le maximum de "rendement démocratique". Je fais allusion à Sandrine Garcia bien sûr (que j'espère vous n'hésiterez pas à inviter, vu qu'elle a aussi travaillé sur la mise en cause des femmes "populaires" concernant leur façon d'éduquer leurs enfants!) qui a écrit l'ouvrage "les enfants de la dyslexie" et qui s'apprête à sortir un ouvrage dont le titre approximatif serait quelque chose comme "une pédagogie rationnelle en acte" (de mémoireà. Et que j'attends avec impatience étant enseigant de CP, et donc à la base de la reproduction, ou de la non reproduction sociale....

Par lionel goutelle, le 01/05/2015 à 21h37

@ cyrilkenyatta

Vous vous demandez comment j'en déduis :"que je refuse l'idée que tout représentant du "peuple" (de ce que l'on appelle communément comme tel) puisse être raciste, sexiste ou homophobe ?" et me répondez :"A quoi vous sert d'écrire des phrases aussi sophistiquées si vous comprenez si mal le français ?"

Je me permets donc de vous expliquer ma lecture de votre prose.

Vous écriviez :"Tant que les "intellectuels" (que nous sommes tous ici ?) continueront à considérer ainsi ce qu'on appelle communément le "peuple", il ne faut peut-être pas s'indigner [...]", laissant clairement entendre que, selon vous, ce sont d'abord les intellectuels, tel Eribon qui a produit ce constat, qui sont responsables de cette image déplorable d'une certaine partie du peuple, et non celui-ci.

Le message, l'image donnée, ne vous plait pas, vous vous retournez contre les messagers, ceux qui la transmettent, épargnant de fait ceux qui la produisent. C'est là l'une des caractéristiques de l'idéalisation.

Vous ajoutez aujourd'hui: "Je n'idéalise rien du tout ni personne. Mais je ne "démonise" pas non plus."

Mais justement, aussi triste, affligeante soit l'image donnée de cette classe ouvrière-là, personne, ni Eribon, ni moi, ne démonise.

Pour percevoir ne serait-ce qu'une intention de cette sorte dans l'approche d'Eribon, il faut de fait vouloir idéaliser, autrement dit, ne pas vouloir voir ou vouloir taire, dissimuler, cacher, ce qu'il y a de plus déplorable dans une certaine partie du peuple.

Libre à vous naturellement de ne pas partager ma lecture de vos posts, mais à la lumière de ce que vous avez produit, je ne vois aucune raison d'en changer pour l'heure.

yG

Par yG, le 26/04/2015 à 14h13 ( modifié le 26/04/2015 à 15h13 )

@yG :
Où avez-vous lu dans mes propos une "volonté d'absolutisme ou de pureté du peuple" ?!?
C'est assez extraordinaire : je me désole qu'Eribon semble considérer (et apparemment, vous aussi ?) que le déterminisme social assigne à l'ouvrier provincial un destin de beauf raciste, sexiste et homophobe et vous en déduisez que je refuse l'idée que tout représentant du "peuple" (de ce que l'on appelle communément comme tel) puisse être raciste, sexiste ou homophobe ?
A quoi vous sert d'écrire des phrases aussi sophistiquées si vous comprenez si mal le français ?
Je n'idéalise rien du tout ni personne. Mais je ne "démonise" pas non plus.

@Judith :
Merci pour votre réponse, très claire.

Par cyrilkenyatta, le 26/04/2015 à 10h53

@ Lysendre.

Lorsque vous dites :"je trouve ce débat de savoir si le peuple est plus ou moins raciste, homophobe...etc. plutôt inutile. En ce qui me concerne je pratique tous les jours le grand 8 social grâce à ma profession et il me semble que le racisme ou l'homophobie ne sont en rien réservés aux classes sociales défavorisées."

Il y a un double écueil à éviter dans votre propos.

D'une part, personne n'a dit que ces caractéristiques étaient exclusives à ce groupe, ni moi, ni à ma connaissance Eribon. Elles en sont tout au plus, ce qui en fait déjà des éléments importants à noter, des marqueurs.

D'autre part, si on se met à ne percevoir ces comportements que comme des expressions purement individuelles, on sort de fait ces derniers du champ de la sociologie, pour tomber dans celui des idiosyncrasies qui ne nous apportent pas grand chose.

Ce n'est donc pas, à mon sens, inutile de pointer ces caractéristiques, car, à les ignorer, on se condamne à ne pouvoir y remédier d'une quelconque façon.

Vous ajoutez aussitôt :"Elles sont juste plus revendiquées et visibles du fait du "mode d'expression" plus exubérant et abrupt que l'on peut employer dans une position "dominée". "

Je vous répondrai, si tant est que votre analyse sur ce point soit la bonne, que le fait de les rendre visible n'est en lui-même aucunement anodin. Puisque ces comportements sont pour une bonne part nuisible dans l'espace public (et familiale en atteste l'expérience d'Eribon) du simple fait qu'ils s'expriment. On en revient aux violences verbales qu'il serait criminel de minorer, étant donnée qu'elles sont régulièrement un prélude à d'autres plus graves encore. Sans compter que c'est d'abord en rendant visible certains comportements qu'on les perpétue.

On en arrive donc à votre premier point, sur la dimension performative des médias. Plus d'un siècle de propagande et de publicité de toutes sortes nous ont rendu particulièrement attentif à cette problématique. Il est indéniable qu'elle existe et qu'elle opère dans certains domaines, sur certains plans, dans certaines configurations.

Toute la question est de savoir si nous pouvons pour autant nous défausser sur ceux qui donnent une image déplorable de nous pour justifier que nous ayons précisément ce genre de comportements.

Je n'ai pas connaissance que les juifs pendant la guerre se soient particulièrement et sciemment conformés à l'image criminelle que donnaient d'eux le régime nazi ou celui de vichy, pour ne prendre que le contre-exemple le plus éloquent, n'en (dé)plaisent aux partisans du point Godwin.

Dans le cas contraire, et pour le dire de façon caricaturale, si ceux qu'on qualifie par exemple d'abrutis se comportaient comme tel de ce simple fait, cela prouverait non pas la puissance performative des médias ou une quelconque prophétie autoréalisatrice, mais bien, hélas, qu'ils l'étaient au départ.

Enfin, comme le souligne pertinemment Didier Eribon, le fait que ces classes ouvrières votent en grand nombre pour un parti dont l'image raciste est pourtant médiatiquement proclamée depuis des lustres ne souligne qu'une chose, non pas la puissance performative des médias qui rendraient ces électeurs racistes, homophobes, sexistes ou autres, mais tout simplement que la question raciale n'est pas pour eux discriminante, pertinente politiquement, pas plus que ne l'était pour sa mère la question du positionnement du FN par rapport à l'avortement.

Rien qu'en cela, il y a de quoi être plus qu'alarmé. Car, quant bien même, il existerait une offre à gauche capable de capter de nouveau cet électorat, comme le souhaite Eribon dans l'émission, il n'y a aucune raison de croire que ces électeurs seraient davantage soucieux de ces questions pourtant cruciales. Autrement dit, tôt ou tard, il faudrait, si ce n'est légiférer, puisque c'est déjà fait, du moins, de nouveau souligner et condamner ce genre de dérive, quitte à déplaire à cet électorat tout juste revenu au bercail.

yG

Par yG, le 22/04/2015 à 12h02 ( modifié le 22/04/2015 à 12h39 )

Bonjour Lycendre,

Où peut-on trouver le texte de Dayan que vous mentionnez ?

Merci :)

Par sleepless, le 22/04/2015 à 02h44

En ce qui me concerne, j'ai beaucoup aimé cet entretien et découvert Didier Eribon que je ne connaissais qu'en note de bas de page. J'aime beaucoup ce terme paradoxal de "révolution conservatrice", bref, voilà un livre à inscrire sur ma longue liste des livres à lire.

@yg : concernant la "performativité", votre note me fait penser à l'excellent article intitulé "le deuxième corps du spectateur" de Daniel Dayan où il montre comment la télévision crée les catégories sociales qu'elle pense viser en tentant de les définir par des sèmes culturels. Les télespectateurs se sentant obligés d'adhérer pour "faire partie du groupe", finissent par revendiquer leur appartenance audit groupe pourtant créé de toute pièce par des marketeurs avides de vendre leurs "études de marché". Mais je caricature beaucoup son très bel article.

D'un point de vue général, je trouve ce débat de savoir si le peuple est plus ou moins raciste, homophobe...etc. plutôt inutile. En ce qui me concerne je pratique tous les jours le grand 8 social grâce à ma profession et il me semble que le racisme ou l'homophobie ne sont en rien réservés aux classes sociales défavorisées. Elles sont juste plus revendiquées et visibles du fait du "mode d'expression" plus exubérant et abrupt que l'on peut employer dans une position "dominée".

Par Lycendre, le 22/04/2015 à 00h00

@ cyrilkenyatta

En ce qui me concerne, je ne suis, cela ne sera pas une surprise pour certain(e)s, aucunement du côté de Rancière (dont me reste encore en travers de la gorge le pathétique entretient publié dernièrement dans le Nouvel Obs) et bien davantage de celui d'Eribon, et pas seulement parce que je suis comme lui, avec une petite quinzaine d'années en moins, rémois de naissance et issu d'une famille 100% ouvrière.

Mais parce que je ne comprends pas, justement, comment on peut défendre le point de vue que soutient Judith et que vous semblez rejoindre, puisque vous dites :" Son homosexualité lui aurait seule permis de ne pas devenir ce qu'il DEVAIT devenir en temps que provincial issu d'un milieu populaire : ouvrier, raciste, homophobe, sexiste (pourquoi s'arrêter en si mauvais chemin : fasciste et nazi aussi, non ?)...". (Judith, elle, perçoit dans la discours d'Eribon de la démophobie et craint qu'il ne rhabille ainsi "les classes populaires en "beaufland"".)

Pour vous répondre Cyrilkenyatta, et vous prendre aux mots, oui, on pourrait continuer la liste comme vous le faites. Pour certains, elle se poursuit effectivement dans cette direction-là. Que voulez-vous que j'y fasse ? Que je me mette des œillères, me bouche les oreilles, pour ne voir ou n'entendre, hier comme aujourd'hui, que le milieu populaire qui vous sied ? Pourquoi vous ne vous posez pas la question de votre besoin d'occulter cette réalité-là ? Parce qu'elle ne serait pas la bonne, parce qu'elle serait biaisée, que cela serait marginal ?

Même pas visiblement. Vous vous contentez de soutenir, plus ou moins explicitement, que le peuple cela ne peut pas être ça.

Mais tout d'abord qui vous parle du peuple ici ?

Tout au plus est-il fait mention d'une certaine catégorie de celui-ci, une catégorie dans laquelle nous n'avons pas à nous retrouver pour admettre qu'elle puisse être victime de certains partis pris politique/économique.

Pas plus qu'un médecin qui milite pour l'accès au soin d'un patient n'a à soutenir les valeurs de ce dernier, nous n'avons à adhérer ou non, taire ou non, cacher ou non, les valeurs de ceux qui sont opprimés.

Je ne comprends pas d'où provient votre volonté d'absolutisme, de pureté.
Le peuple, c'est aussi ça, ne vous en déplaise, comme cela me déplait également et ceci d'autant plus que je le côtoie directement celui-ci.

Pour ma part, je ne suis pas, dans ce domaine comme dans d'autres, un adepte de la tabula rasa, de réécrire l'histoire pour qu'elle me satisfasse*. En cela, peu m'importe, contrairement à Judith, que le propos d'Eribon sonne démophobe ou puisse laisser transparaître une image de beaufland, car, bien que je ne sois aucunement démocrate dans l'acception ordinaire, je ne perçois aucunement où peut bien être l'intérêt de soutenir un principe démocratique, si on commence par faire le tri et qu'on redessine le peuple en en gommant une partie pour être raccord avec l'image des principes qu'on affectionne.

Si la démocratie (quantitative) ne passe pas l'épreuve du peuple "réel", tel qu'il est (avec toutes ses composantes), c'est peut-être qu'il est temps de se questionner sérieusement sur ce principe qui met encore et toujours la charrue avant les bœufs.

yG

ps: * Et je ne suis pas davantage friand de l'analyse en terme performatif, genre, le peuple ainsi durement qualifié se conforme à l'image que certains (intellectuels et/ou médias) ont de lui. Ne serait-ce que parce que cette approche transforme paradoxalement le peuple qu'elle entend défendre d'une critique soi-disant avilissante, en un enfant capricieux et caractériel qui fait précisément ce que ses parents pensent de lui. Soit une vision finalement infantilisante de ce dernier, autrement dit, le comble du paternalisme.
Cherchez l'erreur.


Par yG, le 21/04/2015 à 18h49 ( modifié le 21/04/2015 à 18h59 )

Bonjour Cyrilkenyatta,
Concernant la question de "l'entre-soi", qui peut en effet constituer une menace pour un site comme le nôtre, je voudrais y revenir un peu. En ce qui concerne Dans le texte, y aura certes toujours une forme d'homogénéïté idéologique globale de mes invités, puisque je les choisis critiques de la doxa, et d'une critique clairement située à gauche. Mais ensuite, je ne considère pas mes invités comme des porte-paroles de mes propres opinions, et la plupart du temps, même, j'ai des divergences nettes avec certaines de leurs positions. C'était le cas avec Didier Eribon, chez qui, précisément, je m'inquiète d'une sorte de "démophobie" que je pointe à l'horizon de son texte (quand je signale qu'on a tôt fait de rhabiller les classes populaires en "beaufland") ; nous en discutons pendant l'entretien, et son point de vue, particulièrement informé, sur le milieu ouvrier dont il est issu, mérite d'être largement entendu même si l'on peut s'éprouver en désaccord. Dans Retour à Reims il polémique avec Rancière sur cette question des vertus politiques des classes populaires, Rancière que j'ai reçu également Dans le texte (et je dois dire que je me sens beaucoup plus proche de la position de Rancière). Ceci pour souligner qu'au delà des effets d'homogénéïté idéologique globale ("l'entre-soi"), il y a des lignes de fracture au coeur même de ce territoire de la gauche critique, et ce que sont précisément ces lignes de fracture que nous sommes amenés à examiner sur Hors-Série - non forcément pour les approfondir, mais au moins pour mieux les cerner.

Par Judith, le 21/04/2015 à 14h00

Je n'ai ps encore regardé cette émission avec Eribon, ni aucune autre d'Hors-Série depuis pas mal de temps, d'ailleurs. Et je ne suis pas sûr que mon manque de temps soit seul en cause. Probablement aussi mon manque d'envie. Trop "d'entre-soi", pour le dire un peu comme Arnaud StA ?...

Mais je suis effrayé (et malheureusement aucunement surpris...) de ce que yG rapporte des propos d'Eribon. Son homosexualité lui aurait seule permis de ne pas devenir ce qu'il DEVAIT devenir en temps que provincial issu d'un milieu populaire : ouvrier, raciste, homophobe, sexiste (pourquoi s'arrêter en si mauvais chemin : fasciste et nazi aussi, non ?)...

Tant que les "intellectuels" (que nous sommes tous ici ?) continueront à considérer ainsi ce qu'on appelle communément le "peuple", il ne faut peut-être pas s'indigner, comme yG, qu'"intello" soit devenue la pire insulter de cour d'école.

Pour ma part, je crois que je vais continuer à lire mes chers auteurs "rouges-bruns" comme Michéa ou Guilluy...

Par cyrilkenyatta, le 21/04/2015 à 09h23 ( modifié le 21/04/2015 à 09h59 )

Très bonne émission. Cela change agréablement un sociologue bourdieusien qui ne soit pas (comme on en rencontre beaucoup trop ces derniers temps et qu'il m'est encore plus insupportable de lire et d'entendre depuis le 7 janvier) bêtement paternaliste.

Lutter pour que les opprimés aient la parole, ce n'est pas donner nécessairement raison à leurs valeurs.

Pour revenir sur un point abordé dans l'entretient, Didier Eribon rend "grâce" à son homosexualité pour lui avoir permis d'échapper à l'assignation à laquelle le condamnait son milieu, à savoir devenir un ouvrier, raciste, homophobe, sexiste...

La question qui me vient aussitôt à l'esprit est pourquoi l'école n'a pas rempli ce statut ?
Pourquoi n'a-t-elle pas permis son émancipation ?

La réponse par trop classique d'un bourdieusien, c'est que l'école accentue les inégalités. Sans contester ce constat, Eribon a au moins le mérite de ne pas savoir comment remédier à cette tendance.

Mais, il existe au moins une autre explication que celle mettant en cause, directement pour ne pas dire uniquement, l'éducation nationale, une explication que la terminologie si prisée sous forme de dominants/dominées, par trop manichéenne, ne permet pas d'entrevoir. Une explication qui rend compte du fossé qui se creuse à l'école, du fait même qu'elle est l'école, et qu'elle tente précisément de remplir sa fonction de transmission des savoirs, ni plus, ni moins. Une explication en terme de stratégies adaptatives.

Les insultes qui fusent dans les cours d'école primaire, comme au collège, laissent entrevoir cette stratégie. On n'y traite pas uniquement ses camarades de "sale PD", de "noir", de "voyageur",..., mais aussi, pour ne pas dire surtout, "d'intello".

Oh, l'enfant ainsi visé n'est pas fils ou fille d'enseignant, de médecin ou de cadre, ce n'est pas même un génie, il n'a pas obligatoirement des lunettes, il n'est même pas toujours parmi les premiers de la classe, non, non, le plus souvent, c'est juste celui ou celle qui fait ses devoirs, prend le cours en note, vient régulièrement avec son cahier et une trousse et a le malheur de temps en temps de répondre oralement à une question de l'enseignant.

Ceux qui l'insultent ainsi ne sont pas, de prime abord, plus idiots que lui. Ils marquent avant tout leur territoire, leurs valeurs, des valeurs qui s'opposent frontalement à celle que l'école transmet de fait. Pour eux, le savoir scolaire ne sert strictement à rien, il n'est d'aucune utilité pour s'en sortir dans la vie. C'est pourquoi ils n'y font, au mieux, rien et attendent, tant bien que mal, parce que l'école est obligatoire, que la peine soit levée à 16 ans tapante.

Ces élèves, aussi jeunes soient-ils, semblent dire :"Avant même que vous ne puissiez me rejeter parce qu'ignare, je rejette vos valeurs liées au savoir, parce qu'inutiles à mon existence, comme l'attestent d'ailleurs celles de mes parents et de mes amis."

Ce rejet viscéral peut donc se percevoir comme la résultante d'une stratégie collective (familiales + environnement proche) que l'école, notamment en période de chômage structurel, serait bien en peine d'infirmer. Apprendre pour eux, c'est d'abord trahir les siens. Le choix est vite fait.

La guerre (un vocable dont on oublie trop souvent qu'il implique avant tout au moins deux belligérants et pas nécessairement des occupants et des occupés...) ici est donc une guerre symbolique, l'expression de l'affirmation de valeurs antagonistes, de stratégies adaptatives opposées.

Fort de ce constat, je pense que si Dider Eribon n'avait pas été homosexuel, étant donné le milieu qui était le sien alors, il aurait pu basculer du côté du rejet du savoir au lieu de finir par en vivre. Car, bien que l'école offre encore et toujours à ceux qui veulent jouer le jeu du savoir, les outils nécessaire pour s'émanciper (certes, il sera toujours plus difficile de les manier en fonction du patrimoine familiale, mais c'est là une lapalissade dont on ne peut raisonnablement accuser l'école), il faut encore que la stratégie alternative, celle du rejet du savoir, ne soit pas perçu, à tort ou à raison, comme "payante".

yG




Par yG, le 19/04/2015 à 17h02 ( modifié le 19/04/2015 à 18h49 )

passionnant! un homme selon mon coeur... merci Mr Eribon de partager vos analyses, vos ressentis; merci à Judith d'avoir laissé cette parole s'exprimer à son rythme

Par co Allons, le 19/04/2015 à 12h28

Réponse à Arnaud : par pitié, pas d'intellectuels "réactionnaires". ils ont suffisamment d'écho sur les médias traditionnels. C'est réconfortant d'écouter une analyse intelligente et argumentée. On en a soupé du "cirque" et les blabla spectaculaires. Continuez à nous offrir des paroles rares et qui permettent une vraie réflexion.
Bravo, encore une superbe émission.

Par FRANCOISE M, le 18/04/2015 à 23h06

Revigorante émission. Une voix comme on n'en entend pas beaucoup aujourd'hui. A faire écouter et réécouter. Et d'ailleurs Judith écoute en relançant le discours avec à-propos.

Par Robert., le 18/04/2015 à 21h38

Bonjour,

Il va devenir urgent pour Hors Série d'inviter des intellectuels "réactionnaires" ou "rouges-bruns", ou en tout cas qualifiés comme tels par Didier Eribon, Jean-Loup Anselme ou Geoffroy de Lagasnerie.

En effet, il me semble que le sentiment d'ennui que j'ai ressenti au visionnage de cette émission prend sa source dans la sympathie intellectuelle de Judith Bernard avec l'invité. Je reconnais qu'il y avait réplique de sa part aux trop longs tunnels de l'invité, mais sans la force suffisante pour relancer l'intérêt du dialogue.

Mon souhait n'est pas d'assister à des matchs de boxe. Simplement, à privilégier des invités qui pensent comme vous (ou trop proches de vous), vous courez le danger de l'enfermement intellectuel (et la fuite de vos abonnés, accessoirement !).

Alors, elle est pour quand l'émission avec Marcel Gauchet ? (;-))

Amicalement,

Arnaud

Par Arnaud StA, le 18/04/2015 à 18h07