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La société autophage

Dans le Texte

Anselm Jappe

Le capitalisme détruit la planète : cela, on l'a tous compris (à part peut-être les énergumènes de la classe dirigeante qui scient la branche sur laquelle ils sont assis en croyant pouvoir tirer profit de la vente de la sciure). Mais le capitalisme détruit aussi, au coeur de chacun d'entre nous, ce qu'il reste d'humanité. Et ça ne date pas des dernières dérives de l'autoritarisme néolibéral. Le poison est niché au coeur de notre subjectivité depuis le début, au commencement de la modernité : à l'orée des Lumières, logique capitaliste et sujet moderne prennent leur essor au même moment, et ne sont pas contemporains pour rien : ils sont parfaitement consubstantiels.

C'est la thèse d'Anselm Jappe, qu'il developpe au fil des pages de son livre, "La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction". A partir du cogito cartésien - "je pense, donc je suis" (formulé en 1637 dans le fameux Discours de la méthode) - la forme-sujet se construit sur le fantasme d'un individu séparé du monde, capable à la fois de le mettre en suspens, de l'abolir complètement pour pouvoir se penser soi-même, puis de le fonder à nouveau comme s'il en était l'origine. Et ce geste-là, qui articule l'impuissance (d'être séparé du monde) à la toute-puissance (d'en être l'origine) dit déjà tout de la logique capitaliste qui croit pouvoir instrumentaliser ce qui l'environne en niant ou détruisant tout ce qui pourrait s'apparenter à de l'altérité ou de la particularité. A partir de ces prémisses, rien n'arrêtera plus la dynamique prédatrice et suicidaire à l'oeuvre dans la forme sujet comme dans la logique capitaliste, et l'on ne s'étonnera pas de la voir déboucher, en ce XXIème siècle commençant, sur la destruction imminente de la biosphère et ce que Jappe identifie comme une régression anthropologique majeure : les humains d'aujourd'hui oscillent désormais entre différentes variantes du narcissisme le plus pathologique, bloqués dans une sorte d'enfance perpétuelle par le règne de la techno-marchandise qui les fait se croire de plus en plus tout-puissants à mesure qu'ils perdent leur autonomie concrète, ou bien carrément jetés dans l'insupportable sentiment de leur nullité et de leur superfluité, qui pourra en dernier ressort les pousser à prendre les armes pour massacrer les vivants sur leur passage, pour sortir avec fracas (et l'impression d'avoir été puissant, au moins une fois) d'une existence condamnée à l'insignifiance.

Si le tableau que Jappe dresse de notre époque est pour le moins sombre, le diagnostic qu'il en pose a le mérite de l'originalité : car à travers le narcissisme du sujet moderne, et le fétichisme de la marchandise du capitalisme, qu'il pose comme les deux folies (dé)structurant notre société, il pointe une source commune - la logique de la valeur. Identifiée par Marx comme un des piliers du système capitaliste, la logique de la valeur est ce principe selon lequel une société peut s'organiser tout entière sur le fantasme de l'équivalence générale que permettent l'argent et le travail abstrait - tout se vaut puisque tout s'achète, tout s'achète puisque tout se vaut, rien ne compte que ce qui se compte... Si Marx a esquissé, sans s'y attarder, la critique de ce principe, le courant marxiste de la Critique de la valeur a bâti toute sa philosophie sur ce noyau conceptuel ; Jappe appartient à ce courant de l'anticapitalisme, peu représenté en France et qu'on n'avait jamais eu l'occasion de recevoir à Hors-Série. Il nous a semblé utile de lui consacrer un entretien, qui bouscule sérieusement certaines de nos habitudes - surtout quand on s'est converti aux analyses de Bernard Friot sur les institutions communistes de la valeur. Pour Anselm Jappe, qui n'envisage pas d'autre échappatoire au capitalisme qu'en s'arrachant au travail (abstrait), à l'argent et à la valeur, le salaire à vie n'est rien d'autre qu'un altercapitalisme. La discussion est ouverte : ce passionnant entretien, moins désespéré qu'on pourrait le croire, permettra à chacun de se faire une opinion !

 

Dans le Texte , émission publiée le 16/12/2017
Durée de l'émission : 66 minutes

Regardez un extrait de l'émission

Commentaires

22 commentaires postés

Michel Callon et Bruno Latour ont montré qu'une science performative est une science qui décrit et qui construit son objet en même temps. Callon (M.), Latour (B.), « "Tu ne calculeras pas" ou comment symétriser le don et le capital », Revue du MAUSS, 9, 1997.

Franck Cochoy "Le marketing, ou la ruse de l'économie" http://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_2001_num_14_53_1143 Un bon résumé de comment cela c'est mis en place.

Par Alex H., le 27/01/2018 à 07h08

Il est intéressant de remonter la chaîne des "utopies" : Friot dénonce le programme de la France Insoumise comme une vaine tentative d’accommodation du capital (L'Etat social, soit l'idiot utile du capital qui pérennise un système qui tend intrinsèquement à se détruire), et à son tour il se fait catégoriser comme un alter-capitaliste par Jappe.
L'interview est intéressant du fait même qu'il ressemble à certains moments et à bien des égards à un débat.

J'ai trouvé que Jappe a été malaisé pour expliquer en quoi les anciennes civilisations utilisant une "monnaie d'équivalence générale" se distingueraient ce celles qui pourraient exister aujourd'hui si on interdisait l'accumulation de valeurs. Ainsi j'ai eu du mal à saisir ce qui, de son point de vue, détermine une société capitaliste : est-ce la valeur elle-même (et son expression la monnaie) ou sa fonction sociale, ou autre chose ?

Avec Friot c'est plus simple puisqu'il prend le prisme de la lutte des classes en expliquant grosso modo qu'une société capitaliste c'est une société où les marchands (bourgeois) ont imposé, à travers des institutions qu'il détaille, leur définition de la valeur, c'est à dire celle qui permet et favorise la mise en valeur de la valeur elle-même.

Il me semble que les deux hommes réfléchissent à des échelles différentes : l'un réfléchit sur une redéfinition de la valeur tandis que l'autre s'interroge sur son occurrence.

Merci pour cet interview qui, malgré tout, rend plus net certaines lignes de crête de la pensée anti-capitaliste.

Par Vincent BERAIL, le 11/01/2018 à 05h11 ( modifié le 11/01/2018 à 05h22 )

@Aubépine : merci pour cette référence. Après vérification, Jappe non plus ne cite nulle part Michel Henry. Il semble en effet qu'il ait été largement ignoré...

Par Judith, le 01/01/2018 à 19h15


Ce que dit Anselm Jappe est fort intéressant. Mais contrairement à ses affirmations, lui, Kurz et le groupe allemand ""Krisis" ne sont pas les seuls à avoir fait la "critique de la valeur".
Michel Henry dans son magnifique livre sur Marx 1976 (2 tomes) remet au premier plan les fondamentaux économiques de Marx, contre tous les marxismes de l’époque (selon lui, le marxisme est l’ensemble des contre-sens qui ont été fait sur Marx). Un livre dont on ne saurait trop recommander la lecture,
En 1990, dans « Du socialisme au capitalisme – théorie d’une catastrophe », il anticipe la fin du capitalisme parce que selon lui le progrès technologique permet le remplacement progressif du travail vivant par du travail mort et donc l'impossibilité de créer de la valeur abstraite donc de l’argent. C’est le thème même du livre de Jappe.
Mais Michel Henry était un phénoménologue chrétien. Il a consacré les dernières années de sa vie au christianisme, à partir de sa phénoménologie de la vie. D’où la perplexité de certains…
Mais jusqu’au bout, il a fait référence à Marx, car pour lui ce dernier avait mis au centre de sa théorie, la praxis de l’individu particulier vivant. Ce qui est l’inverse du communisme « réalisé » qui a éliminé la vie individuelle au profit d’abstractions universelles comme la société, le peuple, l’histoire ou les classes sociale.
Où classer ce philosophe, marxien et chrétien?
On le mettra dans une rubrique à part, pour l’oublier.
Un signe de ce oubli : alors que selon Henry, la pensée n'est qu'un mode de la vie car ce n’est pas la pensée qui nous donne accès à la vie, mais c’est la vie en tant qu’auto affection qui permet à la pensée d’accéder à soi - alors que selon lui l’affectivité est au centre de son travail - un autre auteur, disons Frédéric Lordon, peut écrire un livre entier sur l’affectivité sans jamais citer le nom de Michel Henry dans ses notes ou sa bibliographie…
Amusant.

Par Aubépine, le 01/01/2018 à 17h19

merci judith pour la qualité de l'entretient revelant a mon sens la tartufferie "metaphysique" de l'invite. il faut de toute façon ecouter "tout le monde" avant de se faire un avis,

Par Loic Chantry, le 29/12/2017 à 18h39

Ardu, faut s'accrocher, mais cela vaut le coup, merci pour l'exigence !

Par gomine, le 28/12/2017 à 20h38

Excellent cet entretien, déconcertant.je ne comprend pas les critiques réactives (défensives?) de certains commentaires. Anselm bouscule, oblige à revoir notre paradigme de pensée, il déconstruit sans forfanterie.
Par association d'idée, je repense à l'entretien de Hors séries d'Emmanuel Dockes sur son roman utopiste "Voyage en misarchie". Cette construction d'un autre monde serait elle complémentaire?. Merci Anselm merci Judith pour ce moment très nourrissant.Maintenant il n'y a plus qu'à laisser infuser...

Par Maunoir Charbonnel, le 26/12/2017 à 10h30

Je ne suis pas du tout convaincu par l'invité, qui passe presque tout l'interview à critiquer chaque courant de pensée qu'on lui présente, mais propose peu. Et quand une proposition pointe son nez, il s'embourbe dans des précautions pour éviter de passer pour un totalitariste ou primitiviste.
Sauf que sa référence a Freud et sa pique sur les jeux vidéos ont allumé mon détecteur à réactionnaires. Faire attention à ce travers donne un éclairage très surprenant à l'entretien : eh oui, il existe donc un anticapitalisme réactionnaire !

Par marty, le 25/12/2017 à 14h40

Bonjour. Pas de Dans le Mythe ou d'émission spéciale pour les fêtes?

Par lalberio, le 23/12/2017 à 18h02

@Marc Gébelin : Une telle constance dans l'art d'être odieux vous fait recevoir ce soir la palme de l'abonné le plus désagréable de Hors-Série ! Avec nos compliments ;-) !

Par Judith, le 17/12/2017 à 21h14

L'ensemble est un peu flou... de plus, les deux énergumènes se montent dessus, s'interrompent réciproquement, car chacun tient à son idée... donc, pour une fois, Judith veut couper la tête du roi... et le roi est un teigneux qui ne se laisse pas monter dessus. Idéalement, il faudrait calmement que chacun expose son point de vue sans être interrompu... chose apparemment impossible pour notre journaliste qui semble vouloir en remontrer à celui supposé savoir puisqu'il a écrit un LIVRE!... Pensez-donc, quand on écrit, c'est qu'on en sait des choses! Alors qu'écrire n'est qu'une étape de notre ignorance. Idéalement, il faudrait d'abord avoir lu le livre pour tirer profit de ce débat... Bref, je suis un peu négatif mais qui aime bien châtie bien. Cela doit bien se trouver qu'un individu se montre savant parce que justement, les questions qui lui sont posées l'oblige à l'être...Peut-être faudrait-il trouver le spécialiste capable d'exposer (peut-être en deux séances voire en trois), un thème difficile... Par exemple faire un débat sur "le fétichisme de la marchandise". On croit savoir ce que ça veut dire. Je n'en suis pas si sûr. Enfin, merci quand même à tous les deux.

Par marc gébelin, le 17/12/2017 à 19h49

Bonsoir,

Excellente discussion avec un auteur (que je ne connaissais pas) qui a le mérite d'analyser le fonctionnement du capitalisme sous l'angle conjoint de la critique économique marxiste et de la psychologie et notamment de la déviance narcissisme qui est de plus en plus à l’œuvre dans nos sociétés modernes.

L'activité économique étant l'une des activités humaines parmi tant d'autres, il est pertinent de l'analyser sous l'angle psychologique.

A ma connaissance, je ne vois que Frédéric Lordon ayant eu une telle approche dans son excellent ouvrage "Capitalisme, désir et servitude", mais son angle de lecture du désir est plutôt sociologique et philosophique.

Or, le désir a été manipulé par le système capitaliste grâce à l'avènement de la psychanalyse.

Un homme, peu connu, a eu une influence considérable à cet égard.

Il s'agit d'Edward L. Bernays (1891-1995), neveu de Freud, qui en procédant au renversement des principes de l'utilisation de la psychanalyse, l'a mise au service du capital, notamment US puisqu'il vivait là-bas.

Pour comprendre comment il a pu contribuer à transformer les masses en consommateurs narcissiques, je conseille de regarder le documentaire, en quatre parties, intitulé "The century of the self" réalisé par Adam Curtis (documentariste anglais ; https://en.wikipedia.org/wiki/Adam_Curtis)et présenté en 2002 sur la BBC. Je mets les liens de ce documentaire vers la fiche Wikipedia et sur la page youtube.

https://en.wikipedia.org/wiki/The_Century_of_the_Self
https://www.youtube.com/watch?v=eJ3RzGoQC4s

En fait, Bernays a créé, au début des années 1910, le métier de "public relations" et a travaillé pour de grandes compagnies US pour développer et accroitre leurs ventes mais aussi pour les gouvernements afin d'améliorer leur communication politique auprès du peuple.

Il a écrit un ouvrage de référence qui s'intitule "Propaganda" qui présente sans ambiguïté ses buts (contrôler les masses qu'il considère comme stupides) et sa méthode pour les atteindre.

On peut le trouver aux éditons "Zones" (La Découverte). Ci-après les liens :

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Propaganda-9782355220012.html
http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=21
http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edward-bernays-la-fabrique-du-33487

La lecture de ce livre interroge sur le fonctionnement actuel de nos sociétés présentées comme "démocratiques" et mérite d'être complétée par la lecture du très bon ouvrage de Francis Dupuis-Déri sur l'histoire politique du mot "démocratie" (Démocratie. Histoire politique d'un mot aux États-Unis et en France, Lux, 2013 (ISBN 978-2-89596-090-4)). Judith l'a d'ailleurs reçu le 18 mars dernier pour parler de son livre "La peur du peuple, agoraphilie et agoraphobie politiques".

Je ne sais pas si c'est possible, mais il faudrait pouvoir consacrer une émission à ce personnage qui a eu une influence considérable sur nos vies.

Au-delà de la manipulation des esprits, s'il l'on prend en considération les derniers textes de surveillance votés par le Parlement (il y en a une bonne dizaine depuis 2007, le dernier en date étant celui relatif à la "sortie" de l'état d'urgence : loi n° 2017-1510 du 30 octobre 2017 cf. le blog de Paul Cassia professeur de droit ; https://blogs.mediapart.fr/paul-cassia/blog/311017/sortie-de-l-etat-d-urgence-temporaire-entree-dans-l-etat-d-urgence-permanent) et la surveillance technologique de masse à laquelle la plupart d'entre nous adhère plus ou moins volontairement, il me semble que la démocratie est moribonde et que le point de non-retour a, hélas, été atteint. Comme l'écrit Mireille Delmas-Marty dans Libération (http://www.liberation.fr/debats/2017/07/16/de-l-etat-d-urgence-au-despotisme-doux_1584185), nous nous dirigeons vers un "despotisme doux" pour reprendre son expression.

Merci, en tout cas de nous ouvrir des fenêtres sur des analyses qui permettent une vraie réflexion critique.

Bonne soirée








Par Fulub, le 17/12/2017 à 19h00

A Cramazouk:

C'est une chimère de croire que nous pourrions vivre dans la transparence des valeurs d'usages, sans violence. Cette phrase me rappelle une classe, la dominante: " obtenir dans un corps social les bénéfices du travail des autres sans autre condition que de participer à quelque degré que ce soit et de n'importe quelle manière". Ce que font les capitalistes : ils ne participent en aucune manière autre qu'en tant que parasites. Ils ponctionnent la valeur que nous produisons. Et donc nous serions sensés faire société sans violences avec ces gens ? C'est bien toute la limite des théoriciens critique de la valeur... Quand a essayé de déterminer ce qui à valeur ou non sans utiliser la monnaie qui euphémise beaucoup la violence dans les rapports de production, c'est revenir à des sociétés antérieures encore plus violentes: la loi du plus fort. Donc la question c'est plutôt de déterminer ce qui vaut. Car ça, c'est le nœud de la lutte de classe. Il ne faut pas sortir de la valeur, il faut s'en rendre maitre, en tant que nous la produisons nous les travailleurs. Pareil pour la monnaie.

D'ailleurs si le capital craignait la théorie critique de la valeur, on le verrait mener la lutte culturelle et économique contre. Ce qu'il fait contre les institutions communistes de la valeur. Avant le capitalisme, la société était sans classe ?

Par jeremie chayet, le 17/12/2017 à 18h41 ( modifié le 17/12/2017 à 18h42 )

Bonjour
j' ai beaucoup appris , j'avais lu le livre et vos questions ont permis d'éclairer ce qui était resté dans l'ombre Un grand merci . Apres taxi driver cet enchaînement était en écho à cet autre émission

Par bernejo, le 17/12/2017 à 14h58

Une réalisation concrète en dehors de la valeur et du travail, c'est par exemple obtenir dans un corps social les bénéfices du travail de autres sans autre condition que de participer à quelque degré que ce soit et de n'importe quelle manière, c'est à dire selon ses moyens. Si plusieurs groupes produisent des choses et que tous les autres groupes perçoivent le fruit de cette activité productive, on est dans une production communalisée non régie par un système de valeur d'équivalence. Et on sort aussi tranquillement du narcissisme.

Le problème de l'argent c'est quand il permet de décider ce qui a de la valeur ou non. Et c'est très compliqué de démocratiser cela. En fait, du moment qu'on fait des choses avec d'autres gens, ou pour d'autres gens, on participe socialement.

Par Cramazouk, le 17/12/2017 à 14h11

Merci pour cet entretien passionnant et stimulant.

Je n'ai pas lu les livres de M. Jappe, et donc je ne peux pas décemment critiquer sa pensée : il est probable que ses thèses sont présentées et argumentées de façon plus nuancée que ce qu'il en montre ici. Néanmoins, je crois qu'il y a des choses très discutables dans ce qu'il dit.

D'abord, il me semble qu'il est injuste par rapport à ces pauvres Descartes et Kant. Ce que découvre Descartes, c'est qu'il y a quelque chose qui existe même si on met en doute l'existence du monde extérieur et toutes les prétendues vérités transmises par l'éducation et les livres : un sujet pensant, "je". Ce sujet pensant est peut-être lié à l'émergence d'une nouvelle forme de narcissisme. Mais il est aussi porteur d'émancipation. Car ce "je" abstrait existe indépendamment d'un genre, d'un sexe, d'une nationalité, d'une appartenance sociale, d'une communauté sociale. Quand Descartes écrit "je pense donc je suis", "je" ne renvoie plus (momentanément) à un petit noble français, de sexe masculin, catholique, vivant en France et en Hollande au XVIIème siècle. C'est un "je" universel, que chacun peut s'approprier. Ce n'est pas pour rien que Nietzsche dit, dans Par-delà le bien et le mal, que Descartes est le grand-père de la Révolution française. On pourrait dire des choses analogues pour Kant. Il y a quelque chose d'horriblement abstrait, dans la manière dont il définit la personne humaine, comme une conscience de soi douée de raison, et dont la raison - en tant que faculté morale - est perpétuellement en lutte contre la sensibilité. Mais il y a aussi quelque chose d'émancipateur dans cette façon de penser. Elle implique que chaque être humain a une valeur infinie, et qu'il est en soi égal à tous les autres. Toute forme d'esclavage et de domination est en soi discréditée par cette conception abstraite. Toute la difficulté, bien sûr, est de ne pas en rester sur le terrain de l'abstraction et de traduire cette idée concrètement, dans les sphères économiques, sociales, politiques et culturelles.

Une autre chose discutable, dans ce que dit Anselm Jappe, c'est l'idée qu'il y aurait une rupture entre les sociétés autoritaires, hiérarchisées, et les sociétés capitalistes, fondées sur une équivalence généralisée. Il me semble que cette idée n'est qu'à moitié vraie. Il y a certes des différences notables entre la bourgeoisie capitaliste et des groupes sociaux plus anciens comme la noblesse ou le clergé. Malgré tout, cette bourgeoisie constitue une nouvelle forme de noblesse, qualitativement différente du reste de la population. Comme l'a bien noté Marx, après Hegel, les différences quantitatives se transforment à partir d'un certain seuil en différences qualitatives. Si vous avez assez d'argent pour étudier dans telles écoles, fréquenter des gens très aisés, aller en vacances dans telles stations de luxe, vous habiller chez des tailleurs haut de gamme, etc., alors vous n'appartenez pas au même monde que le tout venant. Il n'y a pas d'équivalence généralisée, parce que tous les êtres humains n'ont pas le même statut social. On peut sans doute acheter un rein à une personne très pauvre, si bien que le corps humain peut devenir une marchandise. Mais ce n'est pas le corps de n'importe qui qui devient une marchandise. Si vous appartenez à la bourgeoisie, vous n'aurez jamais à vendre l'un de vos organes. Les hiérarchies existent encore, et le vrai problème de notre société n'est pas tant un narcissisme généralisé qu'une persistance de la soumission à l'autorité. Si la grande bourgeoisie détruit notre monde, c'est sans doute à cause de son délire narcissique - mais c'est aussi parce que la plupart des gens continue de sacraliser les signes extérieurs du pouvoir, ce qui les empêche de se révolter contre l'injustice. Cette attitude de soumission, je l'ai fréquemment constatée chez mes collègues enseignants, alors même qu'ils sont instruits, cultivés, et que la plupart d'entre eux n'ont pas à craindre pour leur emploi.

Ce qu'il faudrait mettre en question, en somme, c'est moins le "sujet moderne" promu par Descartes et Kant, que l'inachèvement de la pensée de ces deux auteurs. Nous ne sommes pas allés assez loin dans l'émancipation intellectuelle, sociale et politique à laquelle ont contribué Descartes et les philosophes des lumières. Au lieu de jeter ces auteurs à la poubelle, tâchons plutôt de concrétiser ce qui était en germe dans leur pensée, à savoir le refus de toute autorité, de tout prestige, de toute domination, qu'elle soit fondée sur la naissance, sur la religion ou sur l'argent.


Par J. Grau LPL, le 17/12/2017 à 13h37 ( modifié le 17/12/2017 à 13h39 )

Bonjour,
Merci Judith.
Jappe me gonfle. Probablement car comme toi je suis friotiste. Mais au delà, en réécoutant cet homme, rien ne trouve grâce à ses yeux. Il ne s'intéresse qu'a son propos, tous les autres auteurs ne méritent que critique. Ensuite il n'a même pas compris les propos de Friot: il ne s'agit pas d'un état social dans le sens d'un capitalisme fordiste.
Bref, je pourrais refaire une écoute et une critique propos par propos, mais tu lui as apporté la contradiction pied à pied de façon précise. Au début sur la révolution par exemple, il devrait écouter l'abécédaire de Deleuze, cela lui éviterait de confondre histoire et devenir: ce n'est pas parce que les révolutions échouent que les humains ne sont pas pris dans des devenir révolutionnaire. Sans même aller jusqu'à la définition de révolution sur le long terme de changement de production. Ensuite tu l'exposes à des limites, notamment cette distinction activité / travail où, à mes yeux, on perçoit surtout les siennes. Comme toute sa digression sur l'équivalent / la monnaie.
Le pire, c'est qu'il n'offre aucun chemin à emprunter. Je le trouve stérile, comme la conclusion de l'entretien le montre: que propose t-il ? Une réflexion sur le passé...

Par jeremie chayet, le 17/12/2017 à 09h10 ( modifié le 17/12/2017 à 09h23 )

J'ai terminé il y a quelques semaines l'ouvrage de Jappe, et j'attendais avec impatience sa venue à Hors Série. Le livre m'a énormément plu, avec quelques réserves, notamment en ce qui concerne une tendance à la pensée totalisante assez caractéristique de toute pensée liée à la critique radicale (et je dis ça alors que c'est un positionnement dont je me sens très proche). L'émission m'a plu également, mais pour d'autres raisons. Judith Bernard a soulevé des questions intéressantes, mais on a parfois l'impression que sa proximité avec Bernard Friot l'amène à réagir de manière un peu épidermique, comme si certains propos de Jappe venaient la piquer au vif. Je ne me plains évidemment pas de la divergence de points de vue mais plutôt de la manière avec laquelle Judith Bernard répond aux attaques de Jappe en direction des défenseurs du salaire à vie qui seraient dans l'erreur (selon Jappe bien sûr, il peut évidemment se tromper). J'aurais préféré qu'elle parvienne à rester dans une attitude plus distanciée et moins prosélyte. Peu importe que Friot soit affecté ou pas par ce que soutient Jappe. On sent assez nettement que Judith Bernard, étant proche des idées de Friot (et c'est son droit le plus strict cela va sans dire) ne goût guère les piques de Jappe et adopte un ton qui s'apparente davantage à celui d'un militant que d'une personne censée saisir les articulations (voire les limites) de la pensée de l'invité (rôle qu'elle parvient à endosser sans difficultés dans le reste de l'émission. Est-ce qu'il n'aurait pas été plus sage de ne pas relever la remarque provocatrice de Jappe (le passage sur "l'utopie de cantine communale") pour se focaliser uniquement sur la validité des reproches de Jappe? Mais je chipote sûrement.

Pour lire un contrepoint intéressant de ce qui dit Jappe, je conseille la lecture du livre "D'or et de Sable", de Jean-Marc Mandosio, paru aux Editions de l'Encyclopédie des Nuisances en 2008: dans l'un des chapitres, l'auteur, qui est proche des post-situationnistes et du courant anti-industriel, retranscrit la correspondance qu'il a eue avec Jappe. Même si on serait tenter à première vue de considérer les deux auteurs comme assez proches, le moins que l'on puisse dire est que Mandosio est en désaccord avec de nombreux aspects théoriques des tenants de la critique de la valeur. Je ne saurais dire de qui je me sens le plus proche, mais ce qui est sûr, c'est leur correspondance est stimulante à bien des égards (même si pas franchement réjouissante et là je serais tenté de rejoindre le point de vue de Judith Bernard sur le fait que tout cela n'est pas très réjouissant...

Pour autant, un grand merci pour vos émissions, ces rencontres intellectuelles sont des outils précieux pour résister à l'atonie ambiante à laquelle il est souvent difficile d'échapper.

Par Jeff Buche, le 16/12/2017 à 23h58 ( modifié le 17/12/2017 à 00h15 )

Souci technique ? Non... pardon... juste une affaire de connexion...

Par ERIC SARNER, le 16/12/2017 à 22h13

Yanne, le précédent commentateur a tout dit. Remarquable moment, merci !
(problème technique cependant, au moment où j'ai souhaité tout revoir, j'ai eu le son mais pas l'image - y a-t-il d'autres cas semblables ?)

Par ERIC SARNER, le 16/12/2017 à 22h11

@ Yanne : (Smiley joues rouge sourire super content) - merci !

Par Judith, le 16/12/2017 à 18h39

Alors là, je suis bluffée.
La qualité de ce débat ! A quel point vous êtes rentrée dans la pensée de l'intervenant, et les problèmes que vous avez soulevés, Judith.
En plus, bonne pioche ! Super intéressant Anselm Jappe, et qui soulève vraiment des problèmes de fond.
Bonne idée le sous-titrage ponctuel quand les paroles n'étaient pas claires !!!

Pour moi, c'était parfait. J'ai vraiment beaucoup appris, et je n'aurais pas apporté d'autres demandes d'explications et contradictions...

j'ignore si ça plaira à tout le monde, mais là...

Par Yanne, le 16/12/2017 à 18h09 ( modifié le 16/12/2017 à 18h10 )