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Taxi Driver

Dans Le Film

Bernard Benoliel

Se remémorer sa première vision de Taxi Driver, c'est se rappeler cette texture urbaine, ce New York rouge à force de néons, la musique de Bernard Herrmann qui ne fait qu'un avec les images et la solitude (l'une des plus marquantes) de son héros Travis Bickle. Notre invité Bernard Benoliel, qui sort aujourd'hui même un très beau livre sur le film de Scorsese ("Taxi Driver", éditions Yellow Now), nous convie à une séance de rembobinage et nous révèle ce qui se tapit dans la mise en scène de Scorsese : un double maléfique, un Travis 2, qui n'est rien de moins qu'un triple autoportrait, la symbiose achevée et fictionnelle de Martin Scorsese, Paul Schrader (le scénariste) et Robert de Niro. Un criminel qui ne serait finalement qu'une version augmentée d'eux-mêmes. C'est la thèse passionnante que défend notre invité, soutenu par bon nombre d'indices, l'analyse formelle se transformant en une véritable enquête de détective - ce qu'elle devrait être idéalement.

C'est d'ailleurs au cours d'une brève introduction que Bernard Benoliel aime à signaler ce que ne sera pas son livre : ni un panorama sur la postérité pléthorique du film, ni une étude socioculturelle sur la crise de la masculinité occidentale, ni une lecture théologique du film et pas même une approche psychanalytique. L'auteur veut éviter de "faire tenir Travis Bickle tout entier dans le tableau clinique des psychoses, et par là de le limiter et de classer son cas". Il faut rendre le personnage "à sa puissance cinétique sans l'entrave d'une science appliquée par principe" - l'auteur fait ainsi la distinction féconde entre l'acte (réel) et le geste (imaginaire), qui préserve l'oeuvre de tout diagnostic et lui permet d'aller aussi loin qu'elle le souhaite.

Sur deux pages il redessine les contours de sa pratique et de sa méthode, et nous rappelle que le secret d'un film ne se tient pas ailleurs qu'au-dedans de lui-même, à la surface des plans. Défense de l'autonomie du cinéma, qui n'a pas besoin de béquille pour être rendu à sa profondeur, défense aussi d'un certain cinéma comme surface cathartique, imaginaire, pulsionnelle, dérangée. "Taxi Driver" incarne idéalement ce cinéma-là dans le portrait qu'il fait de cet homme intranquille, violent, gorgé de mauvaises passions et de négativité, s'arrachant à toute morale : ni Scorsese ni Schrader ne commettent la faute irréparable de juger leur héros. Parce qu'il est une partie d'eux-mêmes, et peut-être de nous tous. C'est d'ailleurs le sens de la citation de John Cassavetes que Bernard Benoliel place en exergue de son livre "Le seul espoir est, bien sûr, que les gens restent fous": mise en garde qui vaut autant pour les films que pour nous spectateurs.

Murielle JOUDET

Dans Le Film , émission publiée le 02/12/2017
Durée de l'émission : 87 minutes

Regardez un extrait de l'émission

Commentaires

4 commentaires postés

Parfait

Par Yanne, le 16/12/2017 à 20h13

excellente émission . j'ai beaucoup appris . l'invité était exceptionnellement brillant . je suis impatiente de la prochaine émission

Par bernejo, le 15/12/2017 à 19h37

Encore un film américain réputé “incontournable” (donc déjà vu et commenté depuis des années) ! A quand la découverte de cinématographies moins convenues (d'autres régions du monde, de femmes…) ?

Par Ferdinand14, le 13/12/2017 à 08h03

Passionnante cette intervention de Bernard Benoliel.

Je me demandais bien ce qu'il pourrait raconter de plus sur un film ou, il me semblait, tout avait déjà été dit (CF conf' de Thoret sur le sujet).
J'ai donc été agréablement supris par ce qui en ressorti (Dostoievski, notamment) et Bernard Benoliel se montre didactique et très pertinent.

Mention spéciale à Murielle Joudet, qui de vidéos en vidéos, se montre toujours aussi pertinente dans le choix des intervenants et des sujets abordés.

Par Sébastien Perz, le 09/12/2017 à 21h11