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commentaire(s) publié(s) par J. Grau LPL

7 commentaires postés

16/12/2017 - Dans le Texte - La société autophage

Merci pour cet entretien passionnant et stimulant.

Je n'ai pas lu les livres de M. Jappe, et donc je ne peux pas décemment critiquer sa pensée : il est probable que ses thèses sont présentées et argumentées de façon plus nuancée que ce qu'il en montre ici. Néanmoins, je crois qu'il y a des choses très discutables dans ce qu'il dit.

D'abord, il me semble qu'il est injuste par rapport à ces pauvres Descartes et Kant. Ce que découvre Descartes, c'est qu'il y a quelque chose qui existe même si on met en doute l'existence du monde extérieur et toutes les prétendues vérités transmises par l'éducation et les livres : un sujet pensant, "je". Ce sujet pensant est peut-être lié à l'émergence d'une nouvelle forme de narcissisme. Mais il est aussi porteur d'émancipation. Car ce "je" abstrait existe indépendamment d'un genre, d'un sexe, d'une nationalité, d'une appartenance sociale, d'une communauté sociale. Quand Descartes écrit "je pense donc je suis", "je" ne renvoie plus (momentanément) à un petit noble français, de sexe masculin, catholique, vivant en France et en Hollande au XVIIème siècle. C'est un "je" universel, que chacun peut s'approprier. Ce n'est pas pour rien que Nietzsche dit, dans Par-delà le bien et le mal, que Descartes est le grand-père de la Révolution française. On pourrait dire des choses analogues pour Kant. Il y a quelque chose d'horriblement abstrait, dans la manière dont il définit la personne humaine, comme une conscience de soi douée de raison, et dont la raison - en tant que faculté morale - est perpétuellement en lutte contre la sensibilité. Mais il y a aussi quelque chose d'émancipateur dans cette façon de penser. Elle implique que chaque être humain a une valeur infinie, et qu'il est en soi égal à tous les autres. Toute forme d'esclavage et de domination est en soi discréditée par cette conception abstraite. Toute la difficulté, bien sûr, est de ne pas en rester sur le terrain de l'abstraction et de traduire cette idée concrètement, dans les sphères économiques, sociales, politiques et culturelles.

Une autre chose discutable, dans ce que dit Anselm Jappe, c'est l'idée qu'il y aurait une rupture entre les sociétés autoritaires, hiérarchisées, et les sociétés capitalistes, fondées sur une équivalence généralisée. Il me semble que cette idée n'est qu'à moitié vraie. Il y a certes des différences notables entre la bourgeoisie capitaliste et des groupes sociaux plus anciens comme la noblesse ou le clergé. Malgré tout, cette bourgeoisie constitue une nouvelle forme de noblesse, qualitativement différente du reste de la population. Comme l'a bien noté Marx, après Hegel, les différences quantitatives se transforment à partir d'un certain seuil en différences qualitatives. Si vous avez assez d'argent pour étudier dans telles écoles, fréquenter des gens très aisés, aller en vacances dans telles stations de luxe, vous habiller chez des tailleurs haut de gamme, etc., alors vous n'appartenez pas au même monde que le tout venant. Il n'y a pas d'équivalence généralisée, parce que tous les êtres humains n'ont pas le même statut social. On peut sans doute acheter un rein à une personne très pauvre, si bien que le corps humain peut devenir une marchandise. Mais ce n'est pas le corps de n'importe qui qui devient une marchandise. Si vous appartenez à la bourgeoisie, vous n'aurez jamais à vendre l'un de vos organes. Les hiérarchies existent encore, et le vrai problème de notre société n'est pas tant un narcissisme généralisé qu'une persistance de la soumission à l'autorité. Si la grande bourgeoisie détruit notre monde, c'est sans doute à cause de son délire narcissique - mais c'est aussi parce que la plupart des gens continue de sacraliser les signes extérieurs du pouvoir, ce qui les empêche de se révolter contre l'injustice. Cette attitude de soumission, je l'ai fréquemment constatée chez mes collègues enseignants, alors même qu'ils sont instruits, cultivés, et que la plupart d'entre eux n'ont pas à craindre pour leur emploi.

Ce qu'il faudrait mettre en question, en somme, c'est moins le "sujet moderne" promu par Descartes et Kant, que l'inachèvement de la pensée de ces deux auteurs. Nous ne sommes pas allés assez loin dans l'émancipation intellectuelle, sociale et politique à laquelle ont contribué Descartes et les philosophes des lumières. Au lieu de jeter ces auteurs à la poubelle, tâchons plutôt de concrétiser ce qui était en germe dans leur pensée, à savoir le refus de toute autorité, de tout prestige, de toute domination, qu'elle soit fondée sur la naissance, sur la religion ou sur l'argent.


posté le 17/12/2017 à 13h37 ( modifié le 17/12/2017 à 13h39 )

09/12/2017 - Aux Ressources - Cinéma : un homme est un homme

Merci pour cette émission passionnante. J'ai beaucoup appris sur l'histoire des cinémas américain et français. Cependant, comme d'autres abonné(e)s, je trouve Madame Sellier injuste envers Desplechin. Qu'il y ait chez ce dernier des aspects très déplaisants, c'est plus que probable, mais cela ne veut pas forcément dire qu'il fait de mauvais films. Il me semble en effet réducteur de n'y voir que l'expression d'un narcissisme. En mettant en scène des doubles de lui-même, Desplechin ne propose pas une statue admirable à contempler : il invente des personnages dont la névrose n'a rien de sublime, mais qui a en revanche une dimension comique. Dans la scène des Fantômes d'Ismaël qui est diffusée dans cette émission, le producteur ne paraît pas subjugué par le génie du réalisateur, mais plutôt atterré par ses délires. Il y a des choses comparables dans Rois et reines, où le personnage joué par Matthieu Amalric est vraiment drôle, je trouve, et pas du tout présenté comme un modèle flamboyant. S'il y a du narcissisme, chez Desplechin, il y a aussi une forme de masochisme ou d'autodérision. Le personnage joué par Emmanuelle Devos, dans le même film, me paraît moins intéressant, en partie peut-être parce que Desplechin a moins de sympathie pour lui (sans parler du fait qu'il s'est inspiré sans vergogne d'une histoire intime que lui avait racontée l'actrice Marianne Denicourt à l'époque où elle était sa compagne).

posté le 10/12/2017 à 13h48

11/11/2017 - Aux Sources - La démocratie directe, une chimère ?

Entretien hautement instructif et stimulant. Merci !

posté le 11/11/2017 à 17h04

11/10/2017 - Spéciale - Libre échange, mon amour

Débat d'un bon niveau, entre gens bien informés et de bonne foi, ce qui n'est malheureusement pas courant. Sur le fond, je crois que Ruffin a raison. Ses arguments sont implacables : le libre échange est effectivement une arme redoutable pour promouvoir le dumping social, fiscal et environnemental. D'ailleurs, toutes les organisations vraiment à gauche, comme le NPA, reconnaissent qu'il faut lutter contre ce dumping et les traités qui l'aggravent, comme le CETA ou le TAFTA. Dès lors, en toute logique, il convient d'être pour un certain protectionnisme, à condition de ne pas entendre par ce mot une promotion absurde de l'autarcie, mais un bricolage qui peut prendre des formes très diverses, les meilleures comme les pires. Contre ce raisonnement, il n'y a pas grand-chose à dire car il est très logique, et j'ai senti une petite gêne de Besancenot par rapport à ça.

Là où ce dernier a raison, cependant, c'est qu'il faut replacer la lutte contre le libre échange dans une perspective plus globale, celle d'une lutte contre le capitalisme. La mise en concurrence des travailleurs et le dumping social peuvent aussi s'effectuer au niveau national. D'ailleurs, je ne pense pas que Ruffin conteste ce point : pour lui, le protectionnisme n'est en aucune manière la panacée.

Pour terminer, Besancenot a aussi raison de pointer du doigt les risques d'une dérive xénophobe si on accorde trop d'importance à la critique du libre échange. Afin de ramener au bercail des gens tentés par le FN, on risque effectivement de les caresser dans le sens du poil et de stigmatiser les travailleurs étrangers. Le dérapage de Mélenchon concernant les travailleurs détachés qui "volent le pain des Français" était, il faut l'espérer, une faute isolée et qui restera sans suite. Mais il montre que le risque d'une dérive xénophobe est bien réel.

posté le 12/10/2017 à 12h16

23/09/2017 - Aux Sources - Place au débat

Bonjour à tout le monde, et en particulier à Manuel Cervera-Marzal, que je remercie pour cette émission.

Je le remercie parce qu'il est toujours intéressant d'entendre des gens qui ne pensent pas comme nous. Cela peut même être très stimulant intellectuellement. J'avoue cependant que je n'ai pas eu la patience d'aller jusqu'au bout. J'ai entendu à peu près la moitié de l'entretien, mais j'ai fini par m'arrêter parce que j'avais l'impression que M. Gauchet disait trop de bêtises, ce qui rendait la discussion peu instructive.

Au début de l'entretien, pourtant, il a dit une chose assez juste, à savoir qu'il importe de connaître la réalité telle qu'elle est, même si cette connaissance contredit notre idéologie. C'est seulement une fois qu'on a pu établir quelques faits qu'on peut les interpréter en fonction de ses valeurs politiques. Le problème, c'est que les "faits" dont parle M. Gauchet sont souvent des hypothèses hautement contestables, voire des contrevérités. Dire, par exemple, que la France a une croyance très singulière en la politique qui lui fait préférer la loi au contrat, l'intervention publique au marché, c'est laisser entendre que les autres pays ont parfaitement intégré dans leur culture l'idée libérale que le domaine économique a son autonomie par rapport au domaine politique. Or, cette croyance est sans arrêt démentie par les faits, et ceux qui subissent de plein fouet les contreréformes "libérales" le savent bien. En réalité, le libéralisme a toujours été imposé d'une manière autoritaire par les pouvoirs publics. Le libéralisme, y compris sous sa forme économique, est un fait politique. Cela est très bien montré par Karl Polanyi pour le libéralisme du 19ème siècle dans La grande transformation. Serge Halimi dit à peu près la même chose pour le néolibéralisme du 20ème siècle dans Le grand bond en arrière. Naomi Klein l'explique aussi, sous une autre forme, dans La stratégie du choc. Partout - au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande, en Pologne, en Allemagne, etc. - des gouvernements ont pris l'initiative de déréguler les marchés financiers, d'affaiblir les syndicats, de diminuer la protection sociale, etc. Dans ce cas précis, Marcel Gauchet nous présente une vision déformée de la réalité. Son idéologie n'est pas seulement présente dans les hypothèses qu'il formule sur les faits : elle est déjà là dans la manière dont il présente les faits.

Deuxième exemple : M. Gauchet dit que la société n'a jamais été aussi intégrée que maintenant. J'aimerais qu'on me dise comment c'est possible. Les inégalités de richesse (et de culture) ne font que s'accroître, ce qui ne peut que renforcer la coupure entre la petite minorité dominante et le reste de la population. Par ailleurs, le chômage de masse (comme le sous-emploi chronique, qu'on peut constater en Allemagne ou aux États-Unis) ne peut qu'exacerber la concurrence entre les individus : entre les chômeurs (prétendument "assistés") et ceux qui ont un emploi, entre les étrangers et les nationaux, entre les hommes et les femmes, entre les jeunes et les vieux, entre les travailleurs très précaires et ceux qui le sont moins, etc. Le fameux individualisme dont souffre notre société est moins le fruit d'une révolution culturelle libertaire que d'une sévère concurrence économique qui est imposée aux gens, quelle que soit la tradition culturelle de leur pays. Il suffit d'ailleurs de voir la montée des partis xénophobes (y compris en Allemagne) pour comprendre que nos sociétés sont de moins en moins unifiées, pacifiées, "intégrées"....

Un dernier exemple : d'après Marcel Gauchet, il n'y aurait pas besoin de mouvements féministes pour diminuer les écarts salariaux entre les femmes et les hommes. Pourquoi ? Parce qu'il y aurait chez tout le monde - homme ou femme - une certaine idée de la justice qui implique le dicton "à travail égal, salaire égal". Quelle naïveté, chez un homme qui se prétend si réaliste, un homme qui reconnaît lui-même que le mouvement ouvrier a si longtemps négligé les revendications des femmes !

posté le 25/09/2017 à 19h18 ( modifié le 25/09/2017 à 19h31 )

01/07/2017 - Aux Ressources - Macron et son "bloc bourgeois" : la grande illusion

Merci pour cette émission très intéressante.

Je pense que le propos de Bruno Amable aurait pu être encore plus passionnant s'il avait davantage donné d'exemples et de précisions (par exemple, concernant la différence entre le "modernisme" et le néolibéralisme, ou les mesures très libérales proposées par Delors).

Ensuite, il me semble que sa réponse à la question "Pourquoi les politiciens de gauche font-ils une politique de droite ?" est très insuffisante. Elle ne tient pas compte, notamment, d'une donnée de sociologie politique fort banale, à savoir que ces politiciens sont eux-mêmes, la plupart du temps, des gens issus de la bourgeoisie. Quand des politiciens, quels que soient leurs idées politiques, ne sont pas poussés par un fort mouvement social (ou la crainte d'un tel mouvement), ils défendent généralement les intérêts des classes dominantes.

Enfin, je regrette la manière dont B. Amable utilise le mot "supporter", comme un décalque de l'anglais "to support". Ce n'est pas par haine du franglais que je réagis, mais à cause des ambiguïtés impliquées par un certain usage de ce verbe. Pour moi, on supporte quelqu'un quand on ne l'apprécie guère mais qu'on ne le trouve pas insupportable ! Cela ne va pas dire qu'on lui apporte son appui : on se contente de le tolérer. Pour traduire l'anglais "to support", nous avons déjà le mot "soutenir", qui fait très bien l'affaire et qui n'est pas ambigu.

posté le 03/07/2017 à 14h58 ( modifié le 03/07/2017 à 15h00 )

13/05/2017 - Aux Sources - La mécanique raciste

Bonjour, Marc Gébelin.

Sans vouloir faire dans le sarcasme facile, c'est votre commentaire que je trouve un peu facile. Les propos de Tevanian sont à la fois argumentés par une analyse des notions et par des faits. Par exemple, je trouve très éclairant la manière dont il explique la montée du thème de l'insécurité dans les médias et dans les opinions. Quand à l'exemple que vous citez, il est évidemment caricatural (peu d'hommes et peu de femmes tiennent de tels propos), mais il visait seulement à montrer qu'il y a une différence importante entre des groupes dominants et des groupes dominés (femmes, groupes victimes de discrimination racistes...). Les dominés peuvent avoir des préjugés et un comportement très négatifs vis-à-vis du groupe dominant, mais il n'y a pas de symétrie entre les deux. Les femmes, les Noirs, les Arabes, les Roms, subissent un système discriminatoire massif, alors que les discriminations que peuvent subir les hommes de la part des femmes, ou les Blancs de la part des Non-Blancs sont beaucoup plus rares. Il me semble que ce que dit Tevanian correspond assez bien à ce qu'on peut voir dans la "vraie vie", non ? Et si vous ne le trouvez pas convaincant, pourriez-vous être plus explicite et précis dans vos critiques ?

Cordialement,

J. Grau

posté le 14/05/2017 à 17h09 ( modifié le 14/05/2017 à 17h38 )