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Pourquoi les coiffeurs ?

Dans Le Film

Jean Narboni

J'aime bien dire un peu solennellement qu'on n'en finit jamais avec les grands films, et ce n'est vraiment pas qu'une formule : c'est une expérience quotidienne, rassurante dans sa permanence, comme une source d'eau intarissable qui sera toujours là pour tout le monde. L'idée d'une émission sur le Dictateur de Chaplin m'est venue après la lecture du très bel ouvrage de Jean Narboni, Pourquoi les coiffeurs ? (éd. Capricci, 2010 - on vous explique ce titre dès le début de l'émission) avec l'idée de poursuivre quand l'envie nous prend, cette série d'émissions qui se concentrent sur un seul film.


J'étais très curieuse de revoir le film, vu une seule et unique fois vers mon adolescence et auquel je préférais à peu près tous les autres longs-métrages de Chaplin, Monsieur Verdoux et les Feux de la rampe en tête. Percluse de petits préjugés, j'ai donc regardé le film et progressivement la sidération montait en moi. Non pas que j'étais pétrifiée, hypnotisée devant une émanation du Beau, mais je n'en pouvais plus de cogiter, de m'agiter devant le film, comme si nous étions en pleine conversation animée.


Deux choses semblaient se concilier : un sentiment d'intimidation devant quelque chose de totalement et incontestablement monumental, et pour autant, le sentiment que ce caractère monumental ne provenait pas de quelque chose qui serait l'Art, mais d'un film "mal construit, hétérogène, hétéroclite" comme dit André Bazin, d'un brouillon génial, qui ne peut apparaître devant nous qu'au présent, un présent encore tout brûlant. Si le Dictateur est parfait il ne l'est pas au sens où tout serait en place et où il n'y aurait rien à enlever (c'est même tout le contraire dans Le Dictateur, on a l'impression qu'on pourrait tout virer, qu'il n'y a des scènes en trop... comme dans Vertigo, suivez mon regard), mais parfait parce qu'il vibre encore, parce qu'il est impossible à muséifier tellement il y a d'intelligence et de sauvagerie là-dedans.


Le film terminé, je notais mille hypothèses qui ne coïncidaient pas avec les propos de Narboni et il fallait donc m'en remettre à lui comme on interroge le meilleur des détectives. Le bonheur du film se doublait du bonheur de l'enquête, où l'on découvre que devant un geste qui est apparu à beaucoup comme prématuré (le projet date de 1938 et le film sort en 40) et naïf (le fameux "Appel aux hommes"), se cache un grand film sonore, un grand film qui ne parlerait peut-être que de son, que de la voix d'un dictateur mais aussi de la musique de Wagner. C'est aussi un film qui n'oublie pas d'être burlesque (Narboni parle de "burlesque sauvage"), où le corps de Chaplin atteint ce degré de précision effroyable où il arrive à être tout à la fois poétique et politique. Bref, comme le dit notre invité, on a ici un geste unique, une sorte de pur événement dans l'histoire du cinéma - cette histoire dont le Dictateur nous rappelle qu'elle est jalonnée de fragments de présent qui nous brûlent encore les doigts.

Dans Le Film , émission publiée le 27/02/2016
Durée de l'émission : 68 minutes

Regardez un extrait de l'émission